Haiti un paradis inhabitable

Ecrit par

Rodrigue Lustin

Editeur : Rockland Chronicle Magazine

10 Janvier 2026


Le 7 février 1986, à la suite de la chute de Jean-Claude Duvalier, un dictateur brutal ayant hérité du pouvoir de son père tout aussi impitoyable, François Duvalier, en 1971, Haïti n’aurait jamais pu imaginer sa situation actuelle dans la Caraïbe, quarante ans plus tard : un gouvernement dysfonctionnel, des institutions brisées, un effondrement généralisé du niveau de vie, des routes et bâtiments administratifs en ruine, ainsi qu’une nouvelle culture dominée par les réseaux de gangs, les enlèvements et les crimes sexuels.

Cette référence ne vise nullement à minimiser les crimes politiques notoires de l’ancien régime, responsables de décennies d’oppression du peuple haïtien. Toutefois, aussi triste que cela puisse paraître, Haïti était alors un État fonctionnel. C’est une réalité, que l’on ait été sympathisant des « Macoutes » ou partisan de la démocratie et de l’État de droit, libéré de la monarchie et du despotisme. En effet, la doctrine des Duvalier était simple : gardez pour vous vos aspirations politiques et votre idéologie communiste, et vous vivrez en paix. Toute menace perçue contre le régime se soldait souvent par la torture, l’exil ou la mort.

Après les événements de 1986 ayant renversé le régime duvaliériste, le peuple haïtien semblait enfin entrevoir la lumière au bout du tunnel : la liberté politique, des élections libres, équitables et démocratiques, la prospérité économique, l’emploi, de meilleurs soins de santé, un système éducatif amélioré, et un climat sécuritaire. Le pays nourrissait de grandes attentes : une nouvelle ère, un nouveau contrat social.

Cette euphorie fut malheureusement éphémère. Il s’agissait plutôt d’une nation adulte qui, par erreur de jugement, révéla sa naïveté en supposant que des faux prophètes incompétents, corrompus et despotiques défendraient ses intérêts et amélioreraient ses conditions de vie. À la place, Haïti n’a connu que le chaos, l’instabilité politique, la privation économique, la pauvreté extrême, la faim, l’impunité des gangs et l’insécurité. Aujourd’hui, malgré les interventions répétées de la communauté internationale à travers plusieurs missions militaires et l’échec du KPT, le Conseil présidentiel institué par la CARICOM, Haïti demeure un paradis inhabitable.

Selon de nombreux experts, Haïti ne s’est pas effondré en un seul jour. La corruption persistante et les manœuvres politiques ont progressivement entraîné le pays vers l’anarchie. Les dirigeants haïtiens se montrent souvent réticents à organiser des élections nationales et locales afin de conserver le pouvoir ; la dernière élection nationale remonte à 2019. Depuis janvier 2023, le pays ne compte plus aucun élu national, et les deux chambres législatives ont expiré et sont inactives. Aujourd’hui, les membres de facto du KPT affichent leur incompétence : absence d’objectifs, de vision, et prolifération d’un réseau de gangs doté d’un pouvoir et d’un niveau de violence qui paralysent l’activité économique du pays, notamment les importations, les exportations, le transport aérien et le tourisme.

Cette impasse a pratiquement étranglé une économie déjà fragile, marquée par une faible production manufacturière et un manque d'opportunités d’emplois. Des employeurs majeurs du secteur privé ont perdu des milliers d’emplois, directement et indirectement, après la fermeture de l’aéroport international d’Haïti. Les secteurs de l’aviation, de l’alimentation et du transport en ont particulièrement souffert.

Le retour à l’ordre constitutionnel et à la stabilité économique représente un défi colossal pour la population haïtienne, y compris pour le conseil présidentiel défaillant des neuf membres du KPT institué par la CARICOM en 2024, ainsi que pour la communauté internationale. De nombreux experts estiment que la priorité pour rétablir l’ordre devrait être l’éradication des réseaux de gangs qui sèment la terreur et occupent de vastes zones de la capitale et de certaines provinces. Cela pourrait en effet être la seule voie vers l’organisation d’élections libres et démocratiques, l’État de droit et la prospérité économique.

Le vendredi 12 avril 2024, la direction de la CARICOM a publié un document annonçant un accord politique conclu par plusieurs leaders haïtiens issus des milieux des affaires, de la société civile et des organisations religieuses, visant à créer le Conseil présidentiel de transition dans le but d’ouvrir une voie vers l’ordre constitutionnel. « La mission du Conseil présidentiel est de remettre Haïti sur la voie de la dignité, de la légitimité démocratique, de la stabilité et de la souveraineté, et de garantir le bon fonctionnement des institutions de l’État. »

Cette annonce s’est accompagnée de la promesse du déploiement de forces policières provenant de plusieurs pays, dont le Kenya, le Salvador et la Jamaïque. Plus récemment, une force multinationale plus robuste a débarqué en Haïti sous l’égide des Nations unies afin de soutenir la police nationale dans l’objectif de déraciner les gangs.

La tâche demeure cependant redoutable. Malgré trois Premiers ministres, deux directeurs généraux de la police et une augmentation significative de l’arsenal militaire, les gangs semblent peu perturbés, bien que nombre de leurs combattants meurent quotidiennement. Ce réseau de criminels occupe pratiquement 90 % de Port-au-Prince et contrôle les principales voies reliant les neuf autres départements à la capitale, centre névralgique des activités gouvernementales et économiques.

Selon les experts, les chefs de gangs sont financièrement solides, lourdement armés, organisés et coordonnés dans l’exécution de leurs crimes. Ils prennent le contrôle de communautés entières, enlèvent contre rançon, torturent et abusent sexuellement de jeunes filles, trafiquent de la drogue au grand jour et installent même des postes de péage dans les zones qu’ils occupent. Ces chefs de gangs vivraient dans leurs forteresses respectives à Port-au-Prince et ses environs tout en terrorisant la population.

Une telle situation ne devrait être acceptable dans aucune société. Les forces de sécurité haïtiennes, composées de multiples unités telles que les FADH, la PNH, l’UTAG, le CIMO et d’autres, conjuguées à la mission internationale, devraient en théorie être largement suffisantes pour éradiquer ces terroristes. Alors, qu’est-ce qui empêche réellement d’agir rapidement et de libérer le peuple haïtien de ces gangs ?

Le jour du règlement du problème des gangs pourrait être proche, compte tenu de la pression croissante exercée sur les dirigeants du KPT et de la PNH, ainsi que de l’arrivée de nouvelles aides militaires en personnel et en équipements modernes. Toutefois, la stratégie visant à résoudre la crise politique prise en otage par les gangs « Viv Ansanm » demeure opaque. La communication limitée avec le public et l’absence de vision et d’objectifs clairs n’inspirent aucune confiance à la population. Ce qui fait défaut, c’est une communication honnête soulignant l’urgence d’un démantèlement total des gangs. Le public doit être informé, à travers des points de presse réguliers des dirigeants de la PNH, du KPT et de la mission internationale, des objectifs et des délais à court et long terme.

La résolution du problème des gangs ne doit pas reposer uniquement sur des moyens militaires tels que les armes à feu, les drones ou d’autres méthodes létales. Elle peut également passer par des négociations, la guerre psychologique, le renseignement et, si nécessaire, certains compromis. Il convient aussi de reconnaître que nombre de membres des gangs sont de jeunes chômeurs désorientés qui pourraient être réhabilités. Les questions de justice, de criminalité et de sanction liées aux gangs sont extrêmement sensibles, notamment pour les victimes directes d’enlèvements, de meurtres ou de violences sexuelles. Ces crimes odieux ne doivent jamais rester impunis.

Cependant, certaines questions difficiles mais essentielles doivent être posées. Faut-il offrir l’amnistie aux gangs ou négocier avec leurs chefs ? Et surtout, ces actions ne constitueraient-elles pas une capitulation de l’État ? Certains pays maintiennent une politique ferme — du moins sur le papier — consistant à ne pas négocier avec les terroristes. L’ancien président américain Ronald Reagan affirmait d’ailleurs : « Nous ne négocions pas avec les terroristes. » Pourtant, dans la réalité, afin de limiter les dommages collatéraux, les États sont souvent contraints de dialoguer avec eux, même sous la menace des armes. Dans ce contexte, l’amnistie pourrait simplement signifier que les assaillants déposent les armes en échange de l’abandon de la peine capitale.

Tant que l’État conserve un certain levier, chaque vie doit être préservée autant que possible. L’incarcération des membres de gangs peut donc être préférable à l’utilisation de drones susceptibles de tuer des civils innocents. De nombreux pays à travers le monde ont connu, d’une manière ou d’une autre, des situations comparables au cauchemar haïtien et ont su les surmonter : la guerre civile en Sierra Leone avec des enfants soldats, le génocide au Rwanda, l’apartheid en Afrique du Sud, les rébellions au Congo. Dans tous ces cas, la paix et l’ordre constitutionnel ont fini par prévaloir.

Bien entendu, pour les milliers de familles haïtiennes victimes de viols, d’enlèvements et de meurtres, toute négociation avec les gangs peut être perçue comme une insulte. Néanmoins, l’État a la responsabilité de mettre fin à ce cauchemar national. Les forces internationales doivent non seulement être prêtes à utiliser des drones et des armes lourdes, mais aussi à recourir à la guerre psychologique autour de Port-au-Prince afin de contraindre les gangs à capituler : ouvrir des voies de sortie pour ceux qui souhaitent déserter, couper les approvisionnements en nourriture, eau, électricité, carburant et communications — une véritable opération d’asphyxie.

Le fait le plus troublant que le gouvernement de facto du KPT, la société haïtienne et la communauté internationale doivent comprendre est qu’Haïti est en guerre contre elle-même. Il ne s’agit pas simplement de désobéissance sociale du point de vue des gangs. L’intervention doit être rapide et chirurgicale, dans un délai raisonnable, afin d’atteindre ces objectifs. Tant que cette réalité ne sera pas reconnue par toutes les parties prenantes, le pays continuera de dériver vers l’abîme.

Néanmoins, les Haïtiens doivent reconnaître et saluer le travail acharné des forces de l’ordre haïtiennes, en collaboration avec les équipes de la mission internationale. Leurs sacrifices ultimes apportent espoir et optimisme pour une Haïti meilleure, une ère post-gangs et, enfin, la paix pour une nation épuisée.

La reconstruction d’Haïti exigera civisme et patriotisme à travers tous les spectres socio-économiques et politiques. Le rétablissement de la loi et de l’ordre constituera la base du redressement du pays. L’échec flagrant du KPT à restaurer l’ordre constitutionnel et économique durant son mandat de deux ans, tel que prescrit par la CARICOM, offre une occasion unique aux acteurs politiques de se tourner vers la Cour suprême, en tant qu’institution neutre, afin d’organiser des élections libres et équitables d’ici la fin de 2026 et de rétablir le fonctionnement des trois pouvoirs de l’État : la présidence et les instances législatives.

Par ailleurs, les dirigeants haïtiens doivent assumer leurs responsabilités pour permettre au pays de rattraper le monde moderne. Haïti a manqué toutes les grandes révolutions ayant façonné le monde contemporain, du train à vapeur aux véhicules électriques. La révolution industrielle du XIXᵉ siècle, « née en Grande-Bretagne avant de se diffuser en Europe et en Amérique du Nord, a transformé en profondeur les économies agraires en économies industrielles et manufacturières, modifiant radicalement les conditions de vie et les structures sociales ». Haïti a également pris du retard dans l’ère numérique : la révolution digitale du XXᵉ siècle « a profondément influencé la communication, la finance et le divertissement, marquant le début de l’ère de l’information ».

S’il est possible d’éprouver de la sympathie pour les responsables haïtiens soumis à des pressions extérieures, ils devraient néanmoins « rester hors de la cuisine s’ils ne supportent pas la chaleur ». Si leur bien-être économique personnel, la sécurité de leur famille, leurs visas de courtoisie ou l’éducation de leurs enfants à l’étranger priment, ils ne devraient pas assumer des fonctions de leadership exigeant une loyauté totale envers les intérêts d’Haïti. Servir l’État implique d’être un soldat, en costume ou en uniforme.

La culture de la corruption, le dysfonctionnement de l’État et les inégalités économiques ne permettront pas à Haïti d’entrer dans la modernité. Le pays a besoin de dirigeants compétents et visionnaires. Bien que la priorité actuelle du gouvernement de facto soit l’élimination des gangs et le rétablissement de l’ordre, l’organisation de nouvelles élections, une réforme institutionnelle ou même une modification constitutionnelle, la pression économique risque de faire éclater tout nouvel ordre social : hyperinflation, chômage élevé, faible production, pénuries alimentaires, manque d’électricité et coûts de sécurité élevés. Rien de tout cela n’est soutenable, même après l’éradication des gangs. Haïti doit mener simultanément une seconde mission : investir massivement dans les infrastructures, les routes, les ponts, les aéroports, l’eau potable, l’éducation, l’industrie manufacturière, l’hôtellerie et le tourisme. Les technocrates doivent également intervenir pour sauver la monnaie haïtienne, qui se déprécie à un rythme alarmant.

Ces défis nécessitent d’importants investissements étrangers, et Haïti ne doit pas s’en détourner. Le pays devrait envisager un plan similaire au « Plan Marshall » pour relever ce défi.

Le Plan Marshall, également connu sous le nom de Programme de relèvement européen (ERP), mis en œuvre après la Seconde Guerre mondiale (1948-1952), a permis à l’Europe de se reconstruire. Un plan comparable pourrait sortir Haïti des décombres.
— Le gouvernement américain a fourni « plus de 13 milliards de dollars (environ 150 milliards aujourd’hui) pour reconstruire l’Europe occidentale, prévenir l’effondrement économique, freiner le communisme, créer des partenaires commerciaux stables et favoriser la démocratie, aboutissant à une revitalisation industrielle, une amélioration du niveau de vie et des liens transatlantiques solides. »

Haïti ne doit pas craindre l’endettement pour relancer son économie ni se limiter à l’Amérique du Nord comme partenaire commercial. Sa proximité avec de grandes puissances économiques — les États-Unis, le Mexique et le Canada — exige l’internationalisation de sa main-d’œuvre, notamment par un renforcement accéléré de l’anglais dans les programmes d’affaires. Cela pourrait ouvrir des opportunités dans les industries manufacturières, technologiques et de l’information, et permettre à Haïti d’entrer en concurrence avec des pays asiatiques comme les Philippines, l’Inde ou le Bangladesh.

Pour prospérer à l’échelle internationale, Haïti doit faire de la stabilité une norme, non un événement ponctuel. Le pays doit instaurer une structure gouvernementale garantissant la continuité, indépendamment des crises politiques, sociales ou naturelles comme le séisme de 2010. La corruption, du sommet à la base, doit être combattue et sanctionnée avec la plus grande rigueur. La stabilité implique également la protection des droits de la société civile par la Constitution. Afin de contrer la culture du despotisme et de dissuader les violations futures, le concept de la Magna Carta devrait être adapté et intégré à la Constitution haïtienne.

La Magna Carta (« Grande Charte ») est un document anglais de 1215 imposé au roi Jean par les barons, établissant le principe fondamental selon lequel nul, pas même le roi, n’est au-dessus de la loi. Elle garantissait des droits tels que la procédure régulière, le procès équitable et la protection contre l’emprisonnement arbitraire, jetant les bases du droit constitutionnel moderne et des libertés fondamentales.

Aucun document historique ne pourra sauver Haïti si la jeunesse continue de fuir le pays en masse. La fuite des cerveaux s’est accentuée après l’adoption, sous l’administration Biden, d’un programme permettant à de nombreux Haïtiens d’entrer aux États-Unis avec un sponsor. Des dizaines de milliers de jeunes ont quitté Haïti dans la précipitation. Ce phénomène s’est également étendu à d’autres pays d’Amérique du Nord et du Sud, comme le Chili, le Brésil et le Mexique.

Ce programme fut à la fois une bénédiction et une malédiction, et ses conséquences pèseront sur l’avenir du pays pendant des décennies. Par ailleurs, la République dominicaine, voisine immédiate, a longtemps profité de la misère haïtienne, humiliant et expulsant des immigrants haïtiens, une attitude davantage ancrée dans la politique gouvernementale que dans la population elle-même.

Haïti n’a peut-être pas encore connu ses heures les plus sombres, car l’éradication des gangs risque d’engendrer de lourdes pertes collatérales. Toutefois, le pays peut surmonter ces défis si ses dirigeants respectent leurs obligations morales et font preuve de courage dans la défense des intérêts du peuple haïtien. Les partis et acteurs politiques doivent cesser d’agir par intérêt personnel et œuvrer à sortir le pays de la misère. En 2026, Haïti demeure privée de services essentiels : système d’égouts, eau potable, électricité, soins de santé de base, transports publics abordables, routes pavées et autoroutes fiables.

Haïti peut renaître. Mais cela exigera un acte de courage collectif : remplacer le KPT par un juge de la Cour suprême capable d’assurer neutralité et élections libres. L’autodétermination a un prix, surtout dans le désordre mondial actuel. La dignité et le courage doivent guider les Haïtiens vers des solutions internes. Les dirigeants doivent faire preuve de créativité, ne plus dépendre de l’aide internationale comme moyen de subsistance et exploiter plutôt les ressources naturelles du pays pour répondre aux besoins du peuple. La liberté économique dépendra de la stabilité et de l’État de droit, qui exigent un nouveau contrat social garantissant la sécurité, la souveraineté alimentaire et une justice équitable pour tous.